ALAIN MION: LE CERVEAU DE CORTEX

Quand J’M Irie, notre éminent
confrère journaliste, mélomane toujours en quête
de découverte et jamais en manque de bon plan, nous a appris
qu’il était en contact avec Alain Mion, un frisson
nous a parcouru l’échine. Alain Mion ? Le Alain Mion
de Cortex ? Pour ceux qui ne le savent pas, Cortex a réalisé
un album appelé Troupeau Bleu (sur le label Disque Espérance,
bootlegé par un éminent DJ/dealer français
et réédité ensuite par Pulp Flavor) qui est
un des Saint Graal du groove français. Une mixture de jazz
funk à l’accent brésilien, tantôt magnifié
par une voix féminine des plus enchanteresse, tantôt
purement instrumental pour des moment épiques d’arrangement
de clavier multiples et variés.
Le principal artisan de cette entreprise,
qui reste dans les annales depuis bientôt 30 ans, est le pianiste
Alain Mion. Son jeu, tout en feeling et en efficacité, est
la raison principale du succès de l’album. Chacune de
ses compositions est d’un groove imparable qui fait bouger la
tête en rythme et invite à la danse.
D’une simplicité, d’une humilité et d’une
gentillesse sans faille malgré les graves problèmes
familiaux et les obligations dont il faisait l’objet, il nous
a reçu chez lui avant et après son premier concert en
solo, lui qui fut rompu pendant de longues années aux sessions
en trio. Un concert qui fut pour nous l’occasion de le découvrir
en live, et d’être les témoins de la magie de Cortex
quand il laissa libre cours à des improvisations funky qui
mettent à l’amende bon nombre de jeunes aux dents longues.
Installé dans son salon ou dans son studio (où il nous
a prouvé qu’il était aussi un multi instrumentiste
surdoué), il revient sur son parcours et sur l’expérience
Cortex.
Alors
Alain, tu es né en 1947 à Casablanca au Maroc…
Oui mais je n’ai pas connu le Maroc, mes parents sont tout de
suite revenus sur Paris. J’ai toujours vécu en banlieue
parisienne, à Bourg la Reine.
Comment t’est venue
la passion pour la musique, et notamment le piano ? As-tu tout de
suite débuté par le piano ?
Oui, tout le monde jouait du piano chez moi. Ma grand-mère
fut notamment pianiste semi-professionnelle. Elle a fait de l’accompagnement
de cinéma muet. Ma mère en faisait aussi et il y avait
un piano à la maison, c’est donc venu tout naturellement.
Bon et ça m’a vite ennuyé d’apprendre le
piano, j’ai rapidement abandonné. Le solfège,
les trucs qu’on apprenait, ça me barbait. J’ai
repris par la suite mais en autodidacte. Quand je repense à
moi étant petit en train d’apprendre le piano et les
sensations quand je joue maintenant, je ne comprends pas !
Donc la passion est venue
d’ailleurs ?
J’avais un frère plus âgé que moi. Et un
jour il a ramené à la maison un disque : « Ritual
», des Jazz Messengers – Alain se met à chercher
le disque dans sa discothèque et finit par le retrouver –
on était en vacances en Bretagne. Et comme d’habitude
en Bretagne il faisait un temps de chien (NDLR : désolé
pour nos amis bretons), on a donc passé des après-midi
à écouter ce disque. Ca a vraiment été
la révélation. Ensuite Art Blakey and The Messengers.
Et puis des trucs jazz plus soul. Enfin Ray Charles, qui a été
très important pour toute ma génération. C’est
là que ça a vraiment commencé.
J’ai lu d’ailleurs
sur ton site Internet, que tu te définissais comme un pianiste
« soul jazz ». Tes influences englobaient donc également
la soul, ou étaient strictement jazz ?
Non c’était vraiment jazz. On appelait soul à
l’époque des batteurs comme Louis Hayes.
Oui, c’était
pas la soul dans le sens Marvin Gaye…
Non, même si j’adore Marvin Gaye. Mais ce n’est
pas si éloigné d’ailleurs. Quand on écoute
Cannonball Aderley par exemple, il y a une forme qui est différente
mais le propos est pratiquement le même.
Donc des influences totalement
jazz…
Oui, mais soul. Parce que par exemple je n’ai pas une grande
passion pour Charlie Parker. Ce que j’aimais là-dedans
c’était le coté funky. Il y avait ce coté
chez Woody Hermann ou chez Buddy Rich… Donc je commence à
plonger là-dedans. Et j’étais dans cette banlieue
plutôt aisée, avec beaucoup de gens qui avaient des instruments,
j’avais des copains américains. C’est bête
à dire mais j’étais dans un endroit plutôt
riche, où les gens avait plus facilement accès à
la culture et au savoir, car à cette époque l’université
était réservée à l’élite,
c’était plus facile ici de faire de la musique que dans
les banlieues Nord ou en Corrèze (NDLR : euh désolé
pour les habitants de la Corrèze..).
Mais d’où vient
ton jeu très funky ? Etait-ce une évolution dans ton
style ou quelque chose que tu as eu en toi dès le départ
?
J’ai toujours aimé ce côté funky, mais je
n’ai pas fait ça au départ. Comme tout le monde
à l’époque j’ai débuté par
du jazz très classique, ce qui est très bien d’ailleurs
et qui manque aux jeunes qui font du jazz maintenant, qui se mettent
au jazz en ayant écouté que Coltrane. C’est pas
bon car il n’ont pas le beat que tu apprends avec des mecs comme
Ted Buckner ou Louis Armstrong. Même les gens qui à l’époque
ont fait du free et par la suite du jazz fusion, comme Chick Corea
ou Stanley Clark, ont débuté par le jazz classique.
J’ai fait des trios avec des jeunes, ils ne savent pas jouer
ensemble, ils étaient complètement déstabilisés
dès que je changeais de tempo ou que la rythmique était
plus complexe, il me disait : « mais non ! Tu ne peux pas changer
de tempo comme ça, on ne peut pas te suivre ! ».
Et toi tu as plus appris à
l’oreille, sans théories ?
Complètement. D’ailleurs j’ai ma propre théorie
: un bon lecteur n’est pas un bon improvisateur. Quand tu lis
une partition tu te plies à une gymnastique, une discipline
qui va à l’encontre de l’improvisation. En ce qui
me concerne, mes deux passions sont l’improvisation et la composition,
et je me sens plus fort ainsi. Et puis quand tu vas apprendre à
l’école, tu apprends rapidement, les harmonies, le solfège,
mais tu apprends à partir de quelqu’un, tu es dès
le départ dans un cadre, or la création c’est
justement sortir des gonds et faire autre chose. Bon je révolutionne
pas le monde, mais pour Troupeau Bleu par exemple, c’est vrai
que j’ai été étonné de ce succès
contemporain, mais en même temps pas tant que ça, car
c’est un truc unique, où l’on a mélangé
des choses que l’on ne mélangeait pas avant.
Comment as tu débuté
ta carrière professionnelle ?
Et bien j’ai eu la chance d’avoir autour de moi d’autres
gens qui s’intéressaient sérieusement à
cette musique. Comme Michel Leeb (comique français très
populaire dans les années 80) qui était contrebassiste.
On a découvert le jazz club de Robinson (banlieue ouest parisienne),
on a créé un trio et on a commencé à tourner,
notamment dans des festivals, ce que les Français ne font plus
trop. C’était vers 66, 67.
Donc avant Cortex tu n’avais
pas le désir de faire des disques ou de composer, tu étais
plus tourné vers le live pur et dur ?
A cette époque là je n’y pensais même pas.
J’ai même arrêté la musique pendant deux,
trois ans. J’ai travaillé après avoir fais des
études de travaux publics et mon service militaire. J’ai
bien essayé de travailler au début de Cortex mais c’est
impossible de concilier les deux, j’ai donc arrêté
pour m’investir à fond dans la musique. Je le dois beaucoup
à ma femme, qui voyant que je ne m’épanouissais
pas, m’a poussé à refaire du piano mon activité
principale.
Tu étais connecté
avec les jazzmen de l’époque comme Ceccarelli, Solal
ou Henry Texier ? Avais-tu fais de l’accompagnement ?
Non j‘ai toujours été plutôt solitaire,
j’ai du mal à aller vers les autres. Je ne suis pas timide
mais c’est une forme de timidité. Et puis l’accompagnement
me gonfle, je ne veux pas faire de la musique alimentaire, je veux
être mon propre leader. Bref j’ai dû bosser jusqu’en
74 pour les débuts de Cortex..
Alors justement ce qui me
semble incroyable, c’est comment l’on passe de pas de
musique à un projet novateur comme Cortex, il n’y a pas
de progression, il y a même une coupure…
Eh bien déjà j’étais très curieux,
Alain Gandolfi (batteur et co-leader de Cortex) l’était
aussi.

Vous vous connaissiez déjà
avec Alain Gandolfi ?
Oui on avait joué ensemble mais on s’étaient perdus
de vue car on s’étaient brouillés. Par ma faute
d’ailleurs car une fois que l’on jouaient live ensemble
je m’étais endormi au piano (rire) ! Donc à cette
époque où j’étais toujours salarié
j’avais monté un trio avec deux américains et
on cherchait un autre batteur pour muscler le groupe. Et puis le batteur
est reparti aux USA. J’en cherchais donc un autre et je suis
tombé par hasard sur Alain qui sortait de l’hôpital
et d’une longue maladie. Je lui explique que je monte un groupe
dans l’esprit de Herbie Hancock et que je cherche un gars à
la batterie.
Et à cette époque
où vous écoutiez Herbie Hancock tu avais déjà
expérimenté les claviers électroniques ?
Non quasiment pas, j’ai vraiment débuté à
l’époque de Cortex. On a commencé vers 74 à
écouter avec Alain des trucs comme Hancock, Chick Corea, Joe
Zawinul.

Alors Cortex… déjà
le nom du groupe. Plutôt étrange pour une musique justement
qui est tout sauf cérébrale…
Justement. Le cortex est la partie du cerveau qui reçoit les
sensations extérieures ! C’est Gandolfi qui a trouvé
ce nom là. Bon c’est plus parce que le nom nous plaisait.
Il n’y a rien de philosophique là dedans, on ne s’est
jamais pris pour des intellos et on n’a jamais donné
dans la drogue non plus !
Donc au départ vous
êtes tous les deux avec Gandolfi…
Oui et il y avait encore Jeff le bassiste américain. On a débuté
Cortex avec deux chanteuses.
Au départ on était six, mais c’était pas
facile de garder les gens. Viviane, l’une des chanteuses était
choriste de Claude François, elle partait dès qu’ils
partaient en tournée. Jeff a fini par partir à Taiwan.
On s’est mis à chercher un bassiste, c’est là
qu’on a rencontré Jean Grevet. Le noyau dur de Cortex
c’était finalement Alain, moi, Jean et Mireille. Les
autres étaient présents juste pour quelques sessions.
Je ne me souviens pas de tous les noms, y en a tellement qui ont défilé,
quand un gars pouvait partir en tournée il se privait pas de
nous laisser tomber.
Pourtant à l’écoute
de Troupeau Bleu on a l’impression d’une telle alchimie
entre vous tous..
Troupeau Bleu c’était particulier. Mes parents sont partis
en vacance pendant deux mois et nous ont prêté la maison.
On s’est enfermés dedans tout ce temps pour répéter
tous les jours et créer les compositions. Personnellement j’y
voyais vraiment l’influence de Sergio Mendes, que j’avais
écouté pendant mon service militaire. C’est un
artiste que j’apprécie beaucoup, notamment l’album
« The Fool On The Hill », j’aime ses orchestrations,
et puis la bossa n’est pas loin du blues, ce que j’apprécie…
J’aime beaucoup Amalia Rodrigues (célèbre chanteuse
de fado) par exemple. Ensuite on est arrivés en studio.

Justement,
je pensais que l’influence brésilienne pouvait venir
en partie de Guy Boyer, qui fut l’ingénieur du son et
a participé à des disques très brésiliens,
comme celui des Masques. A-t-il participé à la composition
?
Non pas du tout. D’ailleurs il m’a dit que l’album
ne marcherait pas ! (rires) Il trouvait aussi qu’il fallait
une basse dans « Go Round », ce qui m’a marqué
toute ma vie car je me suis dit que je ne pourrai jamais faire de
piano en solo de toute ma vie sans savoir faire un son de basse.
Outre les superbes morceaux
d’inspiration brésilienne, un autre fait marquant dans
Troupeau Bleu est le morceau discoïde « Mary & Jeff
», était-ce parce que c’était dans l’air
du temps ?
Oui complètement, et même dans le jazz – Alain
se met à chercher un autre disque dans sa collection, et finti
par sortir le Return To Forever de Chick Corea : Where Have I Known
You Before – Il y a un morceau là-dedans avec une rythmique
similaire. C’est Lenny White le batteur, qui est un champion
de ce genre de rythmique, et qu’Alain Gandolfi écoutait
beaucoup.
 |
La
version maxi single de "Mary & Jeff", sortie sous
forme de medley avec "Devil's Dance", morceau jumeau
de l'album Volume 2 |
Il y a aussi les paroles dans
Cortex, très belles, très poétiques, pas très
commun dans le jazz ?
Oui. Et j’en ai bavé pour trouver des paroles qui tiennent
la route. Les paroles ça vient de mon admiration pour Michel
Legrand, notamment « La Valse Des Lilas », qui m’a
beaucoup marqué, ce mélange de paroles ésotériques
mais qui parlent d’amour. C’est un des rares artistes
français que j’admire vraiment. C’est une sorte
de phare.
Et tu n’as
jamais pensé à chanter toi-même dans Troupeau
Bleu, comme dans les albums suivants ?
Non, par contre on cherchait plutôt une voix féminine
noire, plus dans l’esprit soul (NDLR : intéressant d’imaginer
le résultat de Troupeau Bleu avec Nancy Holloway, Dee Dee Bridgwater
ou Aretha Franklin !). C’est aussi le charme de cet album, ce
mélange de jazz brésilien avec des voix blanches à
la Michel Legrand…
Mais bon quand on a présenté les maquettes on s’est
fait jeter d’un peu partout, c’était pas le jazz
rock qui leur convenait.
Justement par rapport au jazz
rock, y avait-il une scène ? Connaissiez-vous les autres groupes
?
Non, on connaissait seulement quelques personnes dans le jazz classique.
On a vraiment créé quelque chose de nouveau là
où on passait. On a fait des cartons au Gibus par exemple,
qui n’est pas du tout une salle jazz, ou au Caveau De La Montagne,
qui était plutôt versé dans le style New Orléans.
On a joué au Club Saint Germain, qui était le repère
du Martin Circus… On jouait vraiment là où on
nous laissait ! Alain et moi on a jamais été show biz,
on aimait pas être avec les autres, jouer avec les autres..
On avait bien assez à faire avec le groupe.
Vous êtes finalement
signé sur Disques Esperances..
Oui, sur un gros malentendu. Il nous voyait comme un groupe de variété
pop, ils nous présentaient comme ça.
La question peut paraître
triviale, mais aviez-vous dans l’idée de réaliser
un succès commercial ? Ou juste le plaisir de faire un album
très personnel ?
Disons que quand tu fais un disque, au départ tu penses toujours
qu’il va marcher, que tu vas pouvoir en vivre.
A combien d’exemplaires
s’est vendu Troupeau Bleu ?
A l’époque dans les 7000 exemplaires. Alors que la réédition
en a fait entre 10000 et 15000 !
CORTEX
- Troupeau Bleu (Disque Esperance)
Le premier album de Cortex, Troupeau
Bleu, est un des albums les plus denses, riches et intéressants
que l'on puisse trouver en France à la fin des années
70. L'album démarre sur les chapeaux
de roues avec "La
Rue (2)",
probablement le morceau le plus compilé du groupe, qui démontre
d'entrée l'alchimie parfaite du couple clavier batterie entre
les deux Alain.
S'ensuit "Automne",
une reprise de la chanson folklorique française "Colchiques"
(le titre est différent car Cortex n'a pas obtenu les droits),
qui subit ici une magnifique cure de jouvence imposée par la
rythmique implacable de Gandolfi et les vocalises modernes de Mireille
Dalbray, entre jazz scat et pop seventies.
"L'Enfant
Samba", unique 45 tours tiré de cet album, est la
première escapade franche vers les contrées sud américaines,
avec un thème entêtant d'Alain Mion au Fender Rhodes
souligné de percussions brésiliennes discrètes,
que seul vient bousculer le saxophone d'Alain Labib. Sur ce titre
comme sur tous les autres, on peut noter les excellents textes écris
par Alain Mion.
Avec "Troupeau
Bleu (2)
(3)",
le groupe s'affranchit définitivement de ces influences pour
inscrire une véritable empreinte, une "touche" Cortex:
un jazz funk à la limite du progressif, des motifs de piano
hypnotiques, tendus et mélancoliques, et bien sur la voix diaphane
de Mireille en contrepoids d'une rythmique toujours aussi efficace.
Avec le morceau suivant "Prelude
à Go Round", un langoureux jazz funk propice au dimanche
après midi lascif sous le soleil, on tient là une réponse
européenne à la magie d'un Roy Ayers ,un artiste dont
Alain Mion n'avait jamais entendu parlé au moment de notre
interview!!. La face A se termine avec "Go
Round", où Alain est en solo au piano, démontrant
s'il est besoin qu'une certaine mélancolie, à rapprocher
de celle du fado portugais, habite les destinées du groupe.
La suite de cette odyssée fantastique
débute par ce qui est pour moi le morceau le plus abstrait
de l'album: "Chanson
D'un Jour D'Hiver (2)"
est une lente montée de tension initiée par un thème
crépusculaire au piano, les la la la baroque de Mireille Dalbray
en rajoute encore un peu plus dans le mystère, jusqu'au pic
final et la communion des instruments, avec un Alain Gandolfi en grande
forme à la batterie, incorporant des effets de phasing du meilleur
goût, un morceau qu'apprécierait sûrement DJ Shadow.
Le morceau suivant est le fameux "Mary & Jeff", titre discoïde à la rythmique binaire.
Mais même là, le groupe ne sacrifie rien à la
gaudriole et la légèreté, les musiciens semblent
à la poursuite d'un sentiment qui leur échappe, prisonnier
d'une course de fond qui refuse de se terminer.
"Huit
Octobre 1971 (2)",
après une intro qui démontre une fois de plus la part
de créativité laissée aux arrangements de voix,
laisse place à un groove mid-tempo imparable, parfaitement
maîtrisé par Alain Mion au clavier. Jamais avare en surprises,
le groupe accélère le rythme et finis le travail dans
une sorte de jazz funk survitaminé à la Herbie Hancock.
"Sabbat
(2)
(3)"
ensuite, est une pièce ambitieuse séparée en
trois parties, où le jazz funk le plus percutant répond
au délire battucada, finalisé par le lyrisme vocal grandiloquent
cher au groupe, comme une sorte de résumé épique
de l'album.
Enfin, alors qu'on se serait aisément
satisfait d'un tel résultat, l'album est clôt par "Madbass",
un morceau jazz funk dévastateur prêt à chauffer
à blanc n'importe quel dancefloor. Album IN-DIS-PEN-SABLE.

Il se déroule ensuite
deux ans entre le premier album et le deuxième..
Oui, avec deux 45 tours dont « Les Oiseaux Morts », ou
je fais mes débuts au chant, car notre chanteuse est partie.
Bon je ne suis pas toujours fier de ce que j’ai fais au chant
mais j’aime bien ce morceau. Ensuite avec Alain on a fait la
BO d’un film. Bon le problème c’est que tout a
brûlé ! Toutes les bandes, les rushs, du coup le film
n’a jamais vu le jour… Moi il me reste un DAT en mono
du résultat de la musique.
Ensuite le deuxième
album, qui s’intitule Volume 2. Ca fait plus nom de compilation
que nom d’album ?
Oui en fait on y est pour pas grand-chose. On était fatigué
d’être sur Disques Espérance car il ne faisait
pas leur boulot, on était mal représenté, mais
on leur devait encore une année de contrat. Donc on a fait
ce disque un peu à la va vite, qui ne représentait pas
forcément ce que l’on voulait faire à ce moment
là. On leur a donné les morceaux et on ne s’en
est plus occupé par la suite. On leur avait juste dit que l’on
voulait une pochette avec Cortex écrite dans l’esprit
du monument de New York (NDLR: probablement The Love Statue par Robert
Indiana). Bon, eux ils ont plus fait un truc en pierre dans l’esprit
de la Bible!
Que ce soit le deuxième
ou le troisième album (sans titre, sortis sur Crypto) de Cortex
ils sont, de l’avis de la plupart des gens, moins aboutis que
Troupeau Bleu, qu’est ce que tu en penses ?
Troupeau Bleu était plus original, il y avait ce son «
acoustique », enfin ça n’est pas le terme car il
y avait la guitare électrique qui apportait beaucoup, ce son
que l’on n’a pas reproduit après. Et puis Nicolas,
le bassiste du deuxième album, avait une telle technique que
l’on se sentait obligé de le sur-utiliser, ce qui n’était
pas forcément une bonne chose. On a voulu faire plus grand
public.
Les albums suivants étaient
peut être moins sincères ?
Moins sincères non car j’ai toujours été
sincère dans la musique que je faisais. Mais c’est surtout
qu’il est difficile de faire un deuxième album. Sur le
premier on jette tout ce que l’on a, on balance tout il n’y
a pas forcément d’unité. Sur le deuxième
tu te demandes quel départ prendre : Est ce que l’on
fait un album à la « Mary & Jeff » ? Est ce
que l’on fait un album dans le style de « Sabbat »
? Est-ce que l’on fait un truc totalement différent…
Et puis ça dépend aussi beaucoup du succès. Si
on avait eu un gros succès avec Troupeau Bleu on aurait pu
garder les mêmes personnes, la même alchimie. Là
on a constamment changé d’équipe. En deux ans
on a eu je ne sais combien de bassistes, de chanteuses…
Comment s’est arrêté Cortex ?
A la suite du Volume 2 on s’est tous séparés.
Alain et moi sommes restés ensemble pour faire le troisième
album. On n’a utilisé que des musiciens de séance
et on est allé enregistrer à Antibes, dans le studio
de Jean Pierre Massiéra. Ensuite on a décidé
de créer un studio avec Alain Gandolfi, AA Musique, que l’on
a fait dans une maison de campagne que j’avais achetée
vers Melun, ou l’on a fait l’équivalent d’un
album, avec l’aide de beaucoup d’anciens membres de Cortex,
qui n’est jamais sorti. Next Music (NDLR : qui a sorti le Best
Of de Cortex) devait le sortir mais je n’ai aucune nouvelle
d’eux. Bon, ensuite on a bossé pour la pub et la radio
avec Gandolfi, en créant des jingles. Puis on s’est séparés,
Alain est parti faire de la prise de son et moi j’ai continué
dans la composition, notamment PhenoMen vers 84, qui est devenu un
gros tube sur les ondes radios en 86. Ensuite j’ai fait NoMad
en 88, qui a moins bien marché car assez mal produit financièrement.
Le problème c’est qu’à un moment les producteurs
sont devenus des argentiers qui ne connaissaient rien à la
musique. On a plus de gars comme Eddie Barclay qui savent de quoi
ils parlent. Bref après j’ai créé un groupe
de jazz vocal. On était deux au piano et au chant avec jusqu'à
trois choristes. Ensuite j’ai craqué et j’ai refait
du jazz classique, notamment des trios.
C’est le début
d’Alain Mion vraiment en solo
C’est une période charnière, je me suis remis
au jazz petit à petit, d’abord en relecture de standards
avec Alain Mion In New York puis après mes propres compositions
en 90 pour l’album qui deviendra Some Soul Food.
Avec le recul, que t’inspire
ta période en groupe, ta période en studio pour des
compositions plus pop, plus passables en radios ?
Ca été une expérience très positive. J’ai
une force que beaucoup de gens n’ont pas, c’est que j’ai
touché à tout. Je suis capable de comprendre le binaire
comme le ternaire. Peu de gens ont les deux compréhensions
dans la pop, peu de gens ont les deux dans le jazz. Plus tu as de
richesses et de culture, plus tu as d’idées et de possibilités.
Par exemple d’avoir frôlé la variété,
ça apporte de la force dans les compos, ça permet d’aller
à l’essentiel. Je ne supporte pas la musique dite intellectuelle,
je préfère écouter de la variet.
Dans les années 90,
Cortex refait surface par le biais des premières compilations
rare groove et la vague de l’acid jazz, ça t’a
étonné que les gens te reparlent de tout ça ?
Oui ça été un grand étonnement. Et même
un choc parce que quand tu crées quelque chose et que ça
ne marche pas tout de suite tu as l’impression que c’est
fini pour toujours ! Et puis bon quand tu passes à autre chose,
tu as toujours l’impression, parfois à tort, que le dernier
album que tu as fait est le meilleur, jusqu’au prochain.
Tu as tiré une certaine
fierté de cette reconnaissance tardive ?
Oui bien sur, d’autant plus que mon nom était enfin cité
en relation avec le groupe. A l’époque on était
assez connu mais c’était toujours Cortex, Alain Mion
connaît pas. Avec les rééditions et les compilations
les gens ont enfin fait la relation : c’était Alain Mion
celui qui a fait Cortex. Les choses se sont inversées ce qui
m’a servi pour ma carrière solo. C’est d’ailleurs
assez injuste car on ne parle pas assez d’Alain Gandolfi, sans
qui je n’aurais jamais fait Cortex et qui avait autant d’importance
dans le groupe. La direction artistique se faisait avec lui, Cortex
c’était nous deux.

Est-ce que la musique actuelle, notamment la musique électronique
ou réalisée à base de samples t’intéresses
?
Non pas du tout. Il doit y avoir quelque types intègres et
honnêtes dans ce qu’ils font mais il y a surtout beaucoup
de types qui prennent le train en marche, c’est aussi le cas
en jazz, ce que je ne supporte pas (NDLR : Alain a été
notamment échaudé par l’escroc sans scrupule qui
se fait appelé Bob Sinclar et qui, lui ayant volé une
boucle entière sans la déclarer et refusant de payer
le moindre francs, a été traduit en justice. Un procès
finalement remporté par Alain.). De même, je ne comprends
pas que l’on donne de l’importance à un gars qui
réalise une compilation avec les morceaux des autres.
Pourtant tu m’as dis
que tu étais fier d’être sur ces compilations
Oui bien sur que je suis fier d’être sur le même
disque que Quincy Jones, mais je ne comprends pas que le gars qui
a fait la sélection ait son nom écrit en plus gros que
celui de Quincy Jones !
C’est tout le débat
sur la starification du DJ, c’est intéressant d’en
discuter avec toi car c’est une culture dans laquelle on baigne
en permanence où l’on a moins de recul, on admire certains
DJs en oubliant parfois ce qu’ils doivent aux disques des artistes
qu’ils passent..
Mais oui. Quand tu vois un DJ qui met Miles Davis dans sa compilation
et qui après va faire une « tournée » avec
son nom écris en gros sur une affiche… tu ne peux pas
comparer DJ untel et Miles Davis.
Oui mais tu ne pas nier le
fait que ces compilations permettent de faire redécouvrir des
artistes, voire découvrir, pour des publics étrangers
comme le Japon.
La compilation, en tant qu’instrument promotionnel ne me dérange
pas, je dis juste que le gars qui l’a réalisé
devrait s’effacer complètement par rapport aux artistes
qu’il a compilés.

Ton point de vue n’est
pas illégitime. En parlant de l’étranger tu nous
as dit que tu aimais voyager et jouer à l’étranger
?
Oui, j’essaye de me créer un réseau de connaissance
dans le monde entier. Ca m’a permis de jouer en Pologne, où
j’ai eu un petit succès il y a quelques années,
et aussi en Chine grâce à une amie japonaise. Je suis
curieux de l’étranger, je n’ai pas peur d’aller
voir ailleurs et d’être au milieu de la Chine sans parler
la langue dans un train au milieu de la nuit ! Tu découvres
des truc incroyables, par exemple en Chine les gens se réunissent
en pleine rue pour chanter de toute leur force, à peine voix.
Tu as un noyau de gens et après d’autres qui n’ont
rien à voir, une femme qui fait ces courses, un gars qui promène
son chien, se joignent à eux et chantent ensemble. Ca m’a
époustouflé ! Et puis toi aussi tu les étonnes
car ils n’ont pas la connaissance du jazz que peuvent avoir
les occidentaux.
Si tu as l’opportunité
de partir demain pour aller jouer à l’autre bout du monde..
Ah oui je pars tous de suite !
Propos recueillis par Bobwall
et Fisherman Price.
Les photos recentes sont de Fisherman Price. Les photos d'époque
ont été gracieusement transmises par Max du label Underdog,
qui a sorti la compilation d'inedits CORTEX '79.
Big Up à J’M Irie pour la connexion avec Alain Mion.
Web site de Alain Mion : www.alainmion.com
|