RENCONTRE AVEC OLIVIER HUTMAN

L’histoire de cette rencontre débute
un jour d’hiver à Chartres, dans une zone industrielle
des plus déprimante. Peeer et moi étions là,
dans la foire aux disques du coin, à la recherche d’un
lot miraculeux qui semblaient s’eloigner de nous, le rendez
vous typique avec disquaire lunatique comme tous les chineurs en
ont connu : improbable et sans cesse remis. C’est donc la
tete basse et l’humeur des mauvais jours que j’arpentais
les travées du Palais des Congres local. J’avise tout
de meme quelque bacs de jazz qui semblent assez serieux. Je me dis
donc que la partie n’était peut etre pas perdue. Les
disques ne sont pas donné mais j’y trouve des perles.
Un disque bichrome enregistré en France attire plus particulierement
mon attention. Je constitue une pile et commence à ecouter
le fruit de mon crate digging avec le FisherPrice.
Ce fus mon premier contact avec le disque Moravagine, et indirectement
avec Olivier Hutman, le pianiste attitré du combo. Sachez
(personne n’est parfait) que je ne savais pas encore qu’Olivier
faisait partie de Chute Libre.
De retour à la maison et quelques recherches internet plus
tard, j’en sais un peu plus sur ce jazzman, pianiste de Chute
Libre donc, habitué de la scene parisienne et sideman au
coté des plus grand, de Dee Dee Bridgewater à Philip
Catherine.
Mais je ne vous ai pas parlé de Moravagine, ce genre de disque
obscure comme seul la vrai chine, celle dans les bacs de disques,
pas avec la souris devant un ecran, peut vous offrir : la decouverte
d’un superbe album de jazz metissé dont personne (en
tous cas autour de moi) n’avais entendu parler.
Le reste fut rapide, je contacte Monsieur Hutman et le rencontre
pas tres loin du Sunside, club de jazz parisien ou il allait officier
quelques jours apres. L’homme est chaleureux, classe, avec
cette desinvolture et cette humilité qui font les bonnes
interview. J’allais en savoir plus !
Alors MORAVAGINE.. A la base c’est
un groupe qui existait ?
Oui, le disque a été enregistré à l’occasion
d’un concours, qui était organisé par la maison
de disques Promophone, crée par un certain Michel Deveau.
C’était une époque ou on pouvait encore créer
un label indépendant et en vivre. Le label a duré
4 5 ans puis c’est cassé la gueule, ce n’était
pas un très bon gestionnaire.
Le truc marrant c’est que Deveau. avait des goûts en
jazz très traditionnel, et quand nous on a gagné,
devant un jury qu’il avait lui-même composé,
il était très déçu, parce qu’il
s’est dit « merde, il va falloir que j’enregistre
ça ! » (rires).. Mais bon, c’était quelqu’un
d’une certaine classe, on a donc gagné et on est allé
enregistrer.

Tu sais combien ont été pressés
?
Bonne question. 1000, peut être un peu plus. On a été
payé avec les disques, 100 par membres du groupe. Le prix
c’était d’abord d’enregistrer le disque,
qu’il soit diffusé, envoyé à la critique
et chroniqué, ce qui était énorme à
l’époque, où il n’y avait pas encore de
home studio et la possibilité de masteriser chez soi. On
a pu jouer dans deux festivals également.
Avant vous tourniez beaucoup en live ?
Oui beaucoup, c’est un groupe qui bossait beaucoup. Même
si on était encore étudiant on avait aussi une certaine
popularité, car il y avait des éléments dans
le groupe comme Mino Cinelu, Denis Barbier et moi qui faisions partie
de la scène jazz fusion française. Finalement c’était
une scène assez étroite, tu avais CHUTE LIBRE, MAGMA,
le groupe d’Alain Mion (CORTEX), Didier Lockwood qui commençait
seulement à faire des trucs avec son premier groupe, tu avais
GONG, qui était le premier groupe important de cette scène.
Nous on s’est engouffré là dedans, en étant
à moitié étudiant, à moitié chez
les parents..
A cette époque tu n’avais pas d’école
pour apprendre la musique. On venait tous de styles différents,
moi j’ai une formation classique. On faisait la musique de
façon spontanée, sans avoir vraiment le souci du lendemain.
Mais en même temps on s’imposait une discipline de travail.
On répétait pour MORAVAGINE tous les dimanches. Ensuite
pour CHUTE LIBRE on répétait 3 ou 4 fois par semaine.
On était très discipliné.
CHUTE LIBRE existait déjà
?
Moravagine existait avant CHUTE LIBRE, qui s’est crée
en même temps. C’était Benoit Widemann le clavier
du groupe, qui ensuite est parti rejoindre MAGMA. Moi j’ai
rapidement rencontré le guitariste du groupe, Patrice Cinelu,
le frère de Mino, à l’occasion d’une tournée
pendant un mois en Tunisie avec un chanteur africain. Patrice m’a
proposé de rejoindre CHUTE LIBRE et c’est comme ça
que je me suis retrouvé à jouer dans les deux groupes.
Pour en revenir à MORAVAGINE, même
si c’était un premier groupe, aviez vous quand même
une direction, une idée en tête bien précise
? Car l’album a un son bien particulier.
Je crois que c’était la conjonction des influences
que les différents membres du groupe avaient reçues.
On ne venait pas forcement de la même famille musicale. Le
batteur et moi, on écoutait Coltrane, McCoy Tyner, Miles,
et pas du tout de rock. En ce qui concerne Pierre Jean Gidon, qui
était un mec de Montpellier, lui avait une grande culture
rock.. il écoutait beaucoup plus de jazz rock comme Weather
Report ou Maravishnu Orchestra, moi j’y suis venu plus tard,
comme pour Hancock et les Headhunters ou McLaughlin. Denis Barbier
venait d’un milieu classique, neo classique, voire pop. Le
bassiste Jean Marie Laumonnier, qui est décédé
dans des circonstances assez tragiques, était guitariste
à la base, et venait de trucs plus pop anglaise, du style
Soft Machine ou Robert Wyatt.
Finalement le son de ce groupe là, c’est ce que chacun
a pu amener à l’autre. On était à un
age ou on ne faisait qu’écouter de la musique, en découvrir,
rattraper le temps perdu.. un age formateur quoi. D’un autre
coté je me souviens de concerts à la MJC Mouffetard
où on échangeait d’instruments, on chantait,
on faisait des psychodrames.. (rires). On se disait « qu’est
ce qu’on joue ? N’importe quoi. ». On avait un
coté complètement inconscient.
Notre groupe plaisait aussi beaucoup à Daniel Humair, il
nous programmait tout le temps au Musée D’Art Moderne.
Il craquait sur Mino (Cinelu) qui était déjà
un phénomène, personne ne jouait des percus comme
lui. Moi j’ai eu la chance de commencer à faire de
la musique avec des mecs comme Mino, des Antillais, des blacks.
Je fais un peu d’enseignement, j’interviens à
petite dose dans l’école de Didier Lockwood, et je
dis aux jeunes musiciens que l’un des problèmes de
la musique française improvisée actuelle, c’est
qu’elle ne se mouille pas trop. Et pour acquérir ce
swing dont je pense être détenteur, et je le dis en
toute modestie car conscient également que d’autres
jouent du piano mieux que moi, mon placement rythmique je l’ai
acquis avec des mecs comme ça. C’était une époque
hybride hyper importante… les gens ne se rendent pas compte
mais les Antillais et les Africains ont apporté un truc énorme
dans la scène musicale de cette époque là.
Des gens comme Paco Seri, Moktar Samba, d’autres venus plus
tard comme Karim Ziad.
Et les Antilles ?
Pour les Antilles tu avais Jean Francois Fabiano, les frères
Gaumont, Eddy Gaumont qui a joué avec Miles Davis et est
mort plus tard d’overdose. Dominique Gaumont. Parallèlement
à ça, un truc très important, on allait tout
le temps écouter le seul groupe afro américain de
musique funk basé en France : ICE. A travers Mino on était
très copain avec eux. Et puis en plus, je revendiquais vachement..
mes parents étaient d’anciens militants communiste,
mon père avait fait parti du bureau fondateur du MRAP, ses
parents avaient été déportés à
Auschwitz..donc je m’identifiais, en tant que musicien d’origine
juive même si pas pratiquant du tout, à tous ces noirs
opprimés.
Il y avait donc l’aspect politique
?
Complètement. C’était dans l’air du temps.
J’avais 14 ans en mai 68 ! J’étais un rebelle,
t’as qu’à voir les tronches qu’on avait
sur la pochette (rires). Il y avait une effervescence, plein de
gens qui gravitaient autour des orchestres et qui voulaient travailler
dans ce milieu là, qui sont ensuite devenus agents ou directeurs
de maison de disques. Tu n’avais pas l’apathie qu’il
y a maintenant, l’aspect technocratique que tu retrouves dans
les maisons de disques. Pour CHUTE LIBRE, ce qui est inconcevable
maintenant, on a signé chez EMI.. on s’est retrouvé
à faire deux fois 1 mois de studio ! Pour le résultat
final c’est du délire (rires) Dans le studio d’à
coté tu avais Telephone qui enregistrait, et dans l’autre
studio tu avais les Stones ! T’avais Charlie Watts qui venait
nous écouter, et je me retrouvais dans la salle de pause
avec lui qui me demandait : « Alors comment va Kenny Clarke
? », car Clarke habitait en France. Tout était possible,
t’avais pas de garde du corps, pas de flics à l’entrée..
Mick Jagger faisait sa star ?
Non pas du tout, on se retrouvait tous dans la salle de pause, on
regardait la télé. C’est des mecs, quand ils
ont personnes pour les observer ils sont normaux (rires).
Pour en revenir aux influences de MORAVAGINE,
j’ai appris que tu avais faisais aussi des études sur
l’Afrique, tu semblais intéressé par la musique
de ce continent, et on peut sentir dans le groupe une influence
du mouvement afro jazz américain, des labels comme Strata
East ou Black Jazz. J’entends dans MORAVAGINE des lignes de
basses hypnotiques et des influences afro centriste comme on en
entend peu souvent dans le jazz « blanc » européen
de cette époque.
Oui, c’est bien possible. On écoutait de tout. Et je
partais très souvent à Londres, afin de rassembler
de la documentation pour mes études. Ensuite je suis allé
au Ghana, au Nigeria ou je suis allé chez FELA RAMSONE KUTI,
qui m’a invité dans « The Shrine ».
Whao !
A l’époque ce n’était pas regardé
comme quelque chose d’exceptionnel. En tous cas en France
personne ne connaissait FELA. On était très tourné
vers ces choses là. J’avais rencontré des musiciens
sud-africains du BROTHERHOOD OF BREATH, des mecs qui étaient
aussi sur la scène londonienne. Donc c’était
un peu un mélange de tous ça. A cette époque
(75) dans le jazz, le Be-bop était tombé en désuétude
et tu n’avais que deux formes d’expression : le jazz
rock et le free jazz.
On entend même dans l’un des
morceaux de l’album, « Ruhenol »..
C’était un nom de médicament. Qui était
sensé défoncer. C’était une période
assez psychédélique (rires).
Vous utilisiez des substances illicites
pour enregistrer ?
(rires) on était jeune, pas du tout destroy, on aimait s’amuser
mais, ça va peut être paraître désuet,
on avait à cette époque là un autre sens de
certaines valeurs, et la trouille d’aller trop loin. Le premier
saxophoniste de Chute Libre, Eric Letourneux, est mort d’une
overdose à 20 ans, mais c’était quand même
des epiphenomenes, ça nous paraissait surnaturel.
Le milieu du jazz est connu pour ça..
Oui, j’ai bien sur connu d’autres gens par la suite
qui ont disparu, mais je venais personnellement d’une famille
structurée.
Pour en revenir à « Ruhenol
», il y a ce final aux influences très brésiliennes..
La ressemblance avec Cortex notamment est frappante, on y sent les
même influences..
Oui, peut être.. tu sais ça fais longtemps que je ne
l’ai pas écouté.
J’ai eu la bonne idée d’amener
le disque ainsi qu’un Fisherprice pour pouvoir passer à
Olivier Hutman son propre disque, qu’il n’avait pas
écouté depuis 20 ans !
Quand tu réécoutes ce disque,
ça te semble daté ou ringard ?
Non pas du tout. Quand je m’écoute jouer là
maintenant, je n’arrive pas à comprendre comment j’avais
déjà… je jouais déjà pas mal quoi
! Finalement, je pensais que je jouais comme une merde (rires) A
cette époque je ne savais rien, je n’avais pas la culture
que j’ai maintenant, tout un langage. Je n’irais pas
jusqu'à dire que c’est de l’escroquerie, mais
il y avait des phrases un peu faciles.
Quand j’interroge les jazzmen, ils
ont souvent du mal à comprendre que leurs disques de cette
époque puissent encore plaire, que l’on puisse encore
les jouer en soirée..
Non, je ne dirais pas ça. Je suis juste conscient de tout
le chemin qui me restait à parcourir à l’époque.
Je commençais tout juste à jouer dans des groupes
de jazz, avec des gens comme Jean-Lou Longnon. C’est d’ailleurs
JEF GILSON qui a enregistré l’album MORAVAGINE. Dans
son studio à Paris. Bref je ne connaissais rien, aucun standards.
On n'avait pas encore développé notre sens de l’harmonie,
c’était de l’expérimentation ! Je le vois
comme ça.
Oui, on sent que vous partez dans plein
de directions différentes.
C’était une période… je ne sais pas ce
que tu en penses, mais le jazz et les musiques improvisés
qui tournaient autour du jazz, et même le rock, en étaient
à cette époque à un cycle qui était
en train de se terminer. On arrivait à une réunion
de deux genres complètement opposés : le jazz et le
rock. Depuis tous ce qu’on entend dans le jazz n’apporte
rien de vraiment nouveau. Depuis les HEADHUNTERS et le MARAVISHNU
dis moi ce qu’il y a eu de vraiment novateur dans ce style
là, je ne vois pas. On a beaucoup plus eu..
…des gens qui sont allés plus
loin dans un style déjà existant.
Voilà. Jaco Pastorius est peut être le dernier musicien
vraiment novateur qui soit apparu et c’était à
cette époque là.
Tu t’intéresses aux musiques
actuelles, comme le hip hop ?
En ce qui concerne le hip hop, c’est un genre qui m’intéresse
beaucoup, que je ne connaissais pas bien. Et un jour vers la fin
des années 80 j’ai fait la rencontre de DEE NASTY,
et on est devenu de grands amis. Lui était un grand fan de
CHUTE LIBRE. Et depuis j’ai participé à deux
de ces disques en jouant du clavier.
Propos recueillis par Bobwall
Rendez vous sur la page SHOP/JAZZ du site
pour une description et des extraits sonores de MORAVAGINE !